Semi-conducteurs : « Nous sommes entrés dans l’ère du progrès super-exponentiel », affirme le patron de Nvidia

Patron-fondateur de Nvidia, nouveau colosse des semi-conducteurs, qui pèse deux fois plus lourd en Bourse qu’Intel, Jensen Huang cherche à boucler l’acquisition du britannique ARM. Il estime que les révolutions du cloud et de l’intelligence artificielle vont abaisser les barrières à l’entrée dans l’univers de l’innovation, permettant de stimuler comme jamais l’ingéniosité du genre humain. 

Par David Barroux

June 25, 2021

Qui est Nvidia, le géant peut-être le plus méconnu des semi-conducteurs ?

Nvidia a inventé une forme très spéciale de puce, le GPU, dont la vocation est devenue d’accélérer la puissance, la capacité de calcul des autres processeurs informatiques de type CPU [comme les microprocesseurs d’Intel, AMD ou Qualcomm, NDLR]. Grâce à notre savoir-faire en matière de logiciels et à notre maîtrise des algorithmes, nous accélérons l’informatique.

Notre mission, c’est de rendre cette nouvelle puissance démultipliée accessible à de plus en plus de gens dans toujours plus de secteurs. Le monde a face à lui plein de défis à relever dans la biologie ou l’environnement, par exemple, et nous avons aujourd’hui des solutions à base de semi-conducteurs, d’intelligence artificielle qui permettent d’apporter des réponses à des problèmes complexes.

Nous serions à l’aube d’une nouvelle ère en matière d’innovation ?

C’est une certitude. Nous sommes entrés dans l’ère du progrès super exponentiel, qui ouvre la porte d’un nouvel âge de l’innovation. L’industrie des semi-conducteurs a pu se développer il y a des années, grâce à une entreprise comme TSMC, un sous-traitant qui investit massivement dans des capacités de production qu’il peut mutualiser. Cela a permis à tous ceux qui avaient des idées et des ambitions comme Nvidia de concevoir des innovations et de les faire fabriquer dans des usines, sans avoir à investir des milliards en amont. Cela a abaissé les barrières à l’entrée de l’innovation dans notre secteur.

Avec la généralisation du cloud et l’intelligence artificielle, ce sont désormais tous les secteurs qui vont vivre cette même révolution, car les barrières d’accès à la puissance de calcul baissent. Les semi-conducteurs ont bénéficié de la loi de Moore, qui dit que la puissance des puces double tous les dix-huit mois pour un prix constant, mais nous pouvons maintenant accélérer les découvertes dans tous les champs comme la génomique pour commencer. En quinze ans, notre capacité à analyser l’ADN n’a pas été multipliée par 1.000… mais par 10 millions !

Pourquoi est-ce un acteur comme vous, parti du jeu vidéo, qui est au coeur de cette révolution ?

Un jeu vidéo doit permettre de simuler la réalité. C’est ce que fait un GPU, c’est une carte graphique. On doit recréer un monde avec ses mouvements, sa lumière, ses interactions. On doit simuler les lois de la physique. Et l’industrie du jeu vidéo est celle qui utilise le plus de puissance informatique à grande échelle.

La puissance de l’informatique est de progresser, tout en restant accessible à tous les niveaux de prix.

Quand l’Europe, avec le projet Destination Earth, veut créer, avec l’appui de nos composants, un jumeau numérique de la Terre pour progresser dans les sciences de l’environnement, nous sommes finalement dans le même genre d’expertise que celle du jeu vidéo. Nous recréons un monde avec tous ses détails.

L’accès à ce nouveau monde informatique ne risque-t-il pas d’être très coûteux ?

On peut créer le plus rapide et l’un des plus puissants ordinateurs du monde comme nous l’avons fait avec le Perlmutter, composé de dizaines de DGX A100, chacun d’entre eux pesant plus de 150 kg. Mais on peut aussi rendre plus puissants les micro-ordinateurs ou rendre cette puissance informatique de plus en plus accessible via le cloud. Notre ambition est de rendre l’accès à la puissance de calcul le plus démocratique possible.

Nous pouvons aujourd’hui favoriser l’accès à l’outil le plus utile pour nous faire découvrir tant de nouvelles choses. La puissance de l’informatique est de progresser, tout en restant accessible à tous les niveaux de prix. Il y aura de la place à la fois pour les PC qui sont si utiles pour les étudiants, les architectes, les chercheurs, et à la fois pour des centres de cloud gigantesques qui vont pouvoir continuer à se développer aussi parce que nous proposons des solutions qui sont les plus économes en matière de consommation d’énergie.

La pénurie de composants va-t-elle durer encore longtemps ?

Il faut bien distinguer les deux types de pénuries de semi-conducteurs que le monde connaît en ce moment. Il y a la pénurie qui touche le secteur automobile. En réalité, on ne parle pas là de grands volumes. Mais, sur la centaine de puces que l’on retrouve dans une voiture, il suffit qu’une seule manque pour arrêter toute une ligne de production.

La supply-chain, dans ce secteur, est incroyablement complexe, car il y a une multitude de fournisseurs et il a été très difficile de la remettre en route après qu’elle a été stoppée en raison de la pandémie de Covid-19. Cela dit, je ne pense pas que ce problème mettra longtemps avant d’être résolu, car les puces dont nous parlons ne sont pas très complexes à produire.

De plus, toute l’industrie automobile travaille très dur pour trouver des solutions. Cependant, il y a une deuxième pénurie de semi-conducteurs, laquelle concerne cette fois-ci toute notre industrie. Pour les puces les plus avancées, nécessaires pour le cloud computing et les supercalculateurs, je pense que le monde sera en pénurie pendant encore plusieurs années. Car, sur ce front, plus complexe, cela prend du temps de faire émerger de nouvelles capacités de production et de R & D pour des systèmes aussi élaborés. La pénurie de puces pour l’automobile et la pénurie de puces avancées sont parfois mêlées, mais elles sont de nature différente.

Pourriez-vous produire vous-même des semi-conducteurs ?

Faire par nous-mêmes ce que TSMC fait pour nous serait trop complexe. Ce n’est pas une question d’argent, parce que nous sommes à l’origine d’une production à grande échelle qui permettrait d’amortir les coûts, et nous avons des moyens financiers. Mais TSMC maîtrise les process de production les plus avancés, parce qu’ils ont de nombreux clients et parce qu’ils travaillent sur de nombreux types de puces. Construire nos propres usines ne reviendrait vraiment pas à faire la meilleure utilisation de nos ressources. Nous pouvons employer notre énergie de nombreuses autres manières.

Votre secteur est de plus en plus otage de la géopolitique. Comment le vivez-vous ?

Aux plus hauts niveaux, la sécurité, ou plutôt l’assurance de disposer de semi-conducteurs, est jugée comme très importante pour les entreprises comme pour les Etats. Dans le monde entier, tous les pays veulent avoir accès aux technologies numériques. C’est vital. Il est normal que la sécurité de cet approvisionnement devienne une priorité.

Toutes les sociétés devraient avoir accès à ces technologies des semi-conducteurs. Je pense que cette discussion est nécessaire, et nous y participerons dans chaque pays qui désire nos technologies. Et pour nous assurer de pouvoir continuer à produire en dépit des tensions qui peuvent exister,nous sécurisons nos livraisons en ayant de multiples sous-traitants qui ont de multiples usines de fabrication dans différentes zones géographiques. Nous faisons fabriquer en Corée du Sud, à Taïwan et dans l’Arizona, aux Etats-Unis. C’est ce que chaque entreprise devrait faire.

Ne risque-t-on pas de vivre une nouvelle guerre froide technologique qui coupe le monde en deux ?

Vous me parlez d’un concept qui se résumerait à « un monde, deux systèmes ». De bien des manières, le monde est déjà comme ça aujourd’hui. Vous avez Windows et Macintosh, Android et iOS. Nous devons trouver une façon de servir le marché mondial, quelle que soit la façon dont est structuré le monde.

Le monde a besoin de technologies numériques et du type de technologie que Nvidia propose. Les lois créent des opportunités et parfois des contraintes. A nous de nous adapter en gardant en tête que nous sommes une entreprise responsable et que nous respecterons toujours les lois.

Pourquoi racheter ARM, la société à l’origine du design des puces CPU de nombreux acteurs de semi-conducteurs comme Qualcomm, ou Media Tek ?

Nous avons besoin de progresser, et pour cela, nous avons besoin que notre écosystème progresse. Nous avons des moyens financiers et humains qui peuvent nous permettre de faire progresser ARM, pour nous, mais aussi pour tous ses clients actuels et futurs. Nous pouvons rendre ARM meilleur qu’il ne l’est tout seul, et nous nous engageons à renforcer l’écosystème autour des licences ARM pour que les processeurs de type ARM soient meilleurs. Nous pouvons en particulier marier nos technologies d’intelligence artificielle à l’écosystème ARM. Et, au final, cela créera plus de valeur et ce sera un bon investissement.

Comment rassurer les clients d’ARM qui redoutent que Nvidia restreigne l’accès aux licences ARM, aujourd’hui ouvertes à tous ?

Je dis très clairement que la stratégie de Nvidia est de garder ARM ouvert. En améliorant les technologies ARM, ce sera bénéfique pour tous les clients d’ARM. C’est l’engagement de Nvidia. Parfois, il y a quelques incompréhensions. Certains pensent que puisque Nvidia est une société américaine alors qu’ARM est une entreprise européenne, notre intention serait de la délocaliser aux Etats-Unis ou d’en restreindre l’accès pour certains clients.

C’est à la fois faux et impossible, car ce qui compte, ce n’est pas qui est propriétaire du capital d’une entreprise, mais quel est le pays d’origine d’une invention. ARM est une entreprise britannique, et ses inventions resteront britanniques. Enfin, nous voulons investir au Royaume-Uni et dans l’Union européenne. Ce sont des marchés en croissance pour nous.

Et pourtant, votre projet de rachat inquiète certains…

Il y a une entreprise en particulier que je ne préfère pas nommer, qui crée beaucoup de controverses autour de notre opération. Elle n’a pas de raison de s’effrayer. Elle domine son marché et elle dispose d’une licence de long terme pour dessiner ses propres processeurs ARM. Je ferai tout ce que je peux pour les rassurer.

Nous voulons investir au Royaume-Uni et dans l’Union européenne. Ce sont des marchés en croissance pour nous.

Mais je peux comprendre que certains redoutent que, si Nvidia améliore l’écosystème ARM, cela puisse contribuer à renforcer la concurrence en permettant, par exemple, à des industriels de mieux rivaliser avec un acteur dominant. J’ai bon espoir que notre projet de rachat aboutisse en début d’année prochaine. Il nous faudra ensuite nous intégrer, mais l’intégration sera facile, car nos deux entreprises sont très complémentaires.

L’Europe est-elle importante pour vous ?

L’Europe est une terre de science et d’innovation. C’est une région où nous pouvons trouver des ressources pour progresser et des clients que nous aidons à faire progresser dans de nombreux domaines comme la génomique, l’environnement, la robotique… Et si l’Europe parvient à attirer des investisseurs pour développer de nouvelles fonderies sur son territoire, nous nous en réjouirons. Nvidia grandit tellement vite que nous apprécions d’avoir une diversité de choix quant à l’endroit où nos produits sont fabriqués.

Son actualité :

A la tête de l’entreprise américaine Nvidia, Jensen Huang espère conclure le rachat de la société britannique Arm ​d’ici au début d’année 2022. Actuellement propriété du japonais Softbank, Arm ​vaut 40 milliards de dollars, mais les autorités de la concurrence au Royaume-Uni, en Europe, aux Etats-Unis et en Chine surveillent l’opération de près et pourraient la bloquer ou imposer de forts « remèdes » tant les technologies développées à Cambridge et Sofia-Antipolis sont cruciales pour toute l’industrie des semi-conducteurs. De nombreux géants du secteur et clients d’Arm​, notamment Qualcomm, préféreraient voir la société poursuivre sa route, loin d’un potentiel concurrent.

Son parcours :

D’origine américaine et taïwanaise, Jensen Huang dirige Nvidia depuis la création de la société dont il porte le logo tatoué sur le bras. Diplômé en électronique et en informatique à l’université de Stanford, il a travaillé chez LSI Logic et chez AMD avant de fonder Nvidia, en 1993. Il spécialise l’entreprise sur les processeurs graphiques, de plus en plus demandés par l’industrie du jeu vidéo. Depuis, le succès ne se dément pas, et les technologies du groupe californien sont désormais aussi prisées des spécialistes de l’intelligence artificielle et des cryptomonnaies. Milliardaire, Jensen Huang détient une toute petite portion (0,21 % ) des actions NVIDIA. Mais l’entreprise vaut désormais plus de 450 milliards de dollars.